Marie, l’héritière (la penn herez) de Keroulas (XVIe siècle)

 

L’histoire de la gwerz de la penn herez Marie de Keroulas a fait couler beaucoup d’encre (de paroles et de chants) depuis plus de 4 siècles.

Tout commence en 1562 (peut-être en 1561) quand meurt en son manoir de Keroulas à Brélès, François de Keroulas, seigneur de Keroulas, du Quelennec, de Meshélou et de Touronce. A n’en pas douter, un personnage important dans cette partie du pays de Léon. Il laisse une épouse : Catherine de Lanuzouarn et une unique descendante prénommée Marie. Marie de Keroulas, appelée la « penn herez » (l’héritière), est peut-être la personne la plus connue de tous les Keroulas de l’Histoire grâce à cette ballade (gwerz, en breton) encore chantée dans les campagnes au milieu du siècle dernier !

Nous vous proposons plusieurs textes relatifs à cette remarquable gwerz historique.
Vous pouvez aussi vous reporter au livre ‘L’histoire des Keroulas, du Moyen-Âge à nos jours’ (pages 67 à 72).
 

Tout d’abord, le texte le plus connu, celui de la Villemarqué, dans le Barzaz Breiz.
Puis un historique des publications qui ont jalonné les siècles précédents.
Une délicieuse réécriture de la gwerz par Ch. Souchon.
Un renvoi vers l’extrait de la « Revue Historique de l’Ouest » de 1887 où Gaston de Carné résume en quelques 20 pages

Enfin, vient de paraître au printemps 2023, un roman de Marc Gontard qui s’inspire très librement de la trame de cette célèbre histoire d’amour contrarié. Reportez-vous au texte de la rubrique « nouvelles ».

 

La gwerz de Marie de Keroulas par Théodore Hersart de la Villemarqué publiée en 1839 dans le Barzaz Breiz.          

DEUXIÈME PARTIE
CHANTS DE FÊTES ET CHANTS d’AMOUR.
L’HÉRITIÈRE DE KEROULAZ.

ARGUMENT.
L’histoire de Marie de Keroulaz, fille unique de François de Keroulaz, chevalier, seigneur de Keroulaz, en bas Léon, et de dame Callicrine de Lannuzouarn, nous présente un fond d’aventures tout à fait semblables à celles d’Azénor de Kergroadez. Forcée par sa mère d’épouser, en 1565, François du Chastel, marquis de Mesie, qui fut preféré à deux jeunes seigneurs du pays, Kerthomaz et Salaün, dont elle recevait publiquement les hommages, l’héritière mourut de chagrin, sans laisser de postérité. De Mesle tient dans l’histoire de Bretagne une place fort peu honorable. D. Morice rapporte que, sous la Ligue, lors de la prise de Quimperlé, dont il était gouverneur, il se sauva presque nu au milieu de la nuit, avec des femmes, passa la rivière, et prit la route de son manoir de Châteaugal, où il se tint caché. Nos traditions populaires ajoutent à ce trait de lâcheté plusieurs faits d’avarice sordide : c’en était plus qu’il ne fallait pour éloigner de lui l’héritière.
Mlle Marie de Blois, fille du savant de ce nom, est l’auteur de la découverte de la ballade qu’on va lire. La version que je publie m’a été chantée par une paysanne, de la paroisse de Nizon.
 

I.

L’héritière de Keroulaz avait bien du plaisir à jouer aux dés avec les enfants des seigneurs.
Cette année, elle n’y a point joué, car ses biens ne le lui permettaient pas ; elle est orpheline du côté de son père ; l’agrément de ses parents serait bon à avoir.
Aucun de mes parents paternels ne m’a jamais voulu de bien ; ils ont toujours souhaité ma mort, pour hériter ensuite de ma fortune.

II.

L’héritière de Keroulaz est aujourd’hui bien heureuse ! elle porte une robe de satin blanc, et des fleurs d’or sur la tête.
Ce ne sont point des souliers à lacets que l’héritière a coutume de mettre, ce sont des souliers de soie et des bas bleus, comme il sied à une héritière de Keroulaz.
Ainsi parlait-on dans la salle, quand l’héritière entra en danse ; car le marquis de Mesle était arrivé avec sa mère et une suite nombreuse.
Je voudrais être petit pigeon blanc, sur le toit de Keroulaz, pour entendre ce qui se trame entre sa mère et la mienne.
Ce que je vois me fait trembler ; ce n’est point sans dessein qu’ils sont venus ici de Cornouaille, quand il y a dans la maison une héritière à marier.
Avec son bien et son grand nom, ce marquis-là ne me plait pas ; Kerthomaz est celui que j’aime depuis longtemps, celui que j’aimerai toujours.
Kerthomaz lui-même était tout soucieux, en voyant les personnes qui venaient d’arriver à Keroulaz, car il aimait l’héritière, et disait souvent :
Je voudrais être rossignol de nuit, dans son jardin, sur un rosier ; quand elle viendrait cueillir des fleurs, nous nous y verrions tous les deux.
Je voudrais être sarcelle sur l’étang où elle lave ses robes, pour mouiller mes yeux dans l’eau qui mouillerait ses pieds.

III.

Salaün, lui aussi, arriva le samedi soir, selon sa coutume, au manoir de Keroulaz, monté sur son petit cheval noir.
Comme il frappait à la porte de la cour, l’héritière lui ouvrit ; l’héritière, qui sortait pour donner un morceau de pain à un pauvre.
Petite héritière, dites-moi, où est allée la compagnie ?  Conduire les chiens à l’eau, Salaün ; allez les aider.
Ce n’est pas pour faire boire les chiens que je suis venu à Keroulaz, mais bien pour vous faire la cour ; soyez plus gentille, héritière.

 

Le manoir de Keroulas, avec la fenêtre et le petit balcon dans l’ombre du premier étage où l’héritière s’entretenait avec ses soupirants.

IV.

L’héritière disait à madame sa mère, ce jour-là : Depuis que le marquis est ici, mon cœur est brisé.
Madame ma mère, je vous en supplie, ne me donnez pas au marquis de Mesle; donnez-moi plutôt à Pennanrun, ou, si vous aimez mieux, à Salaün ;
Donnez-moi plutôt à Kerthomaz ; c’est celui-là le plus aimable : il vient souvent en ce manoir ; et vous le laissez me faire la cour.
Dites-moi, Kerthomaz, êtes-vous allé à Châteaugal ? Je suis allé à Châteaugal ; mais, ma foi, je n’y ai rien vu de bien ;
Je n’y ai rien vu de bien ; je n’y ai vu qu’une méchante salle enfumée, et des fenêtres à demi brisées, et de grandes portes qui chancellent.
Qu’une méchante salle enfumée où une vieille femme grisonnante hachait du foin pour ses chapons, faute d’avoine à leur donner.
Vous mentez, Kerthomaz, le marquis est fort riche ; les portes de son château brillent comme de l’argent, et les fenêtres comme de l’or ;
Celle-là sera honorée, que le marquis demandera. Cela ne me fera aucun honneur, ma mère ; aussi je ne le demande pas.
Ma fille, changez de pensées, je ne veux que votre bonheur ; les paroles sont données ; la chose est faite : vous épouserez le marquis.
La dame de Keroulaz parlait ainsi à l’héritière, parce que la jalousie était au fond de son cœur, et qu’elle aimait Kerthomaz.
Kerthomaz m’avait donné un anneau d’or et un sceau ; je les acceptai le cœur gai, je les rendrai en pleurant.
Tenez, Kerthomaz, votre anneau d’or, votre sceau, vos chaînes d’or ; on ne veut pas que je vous épouse ; je ne puis garder ce qui vous appartient.

 

Le manoir de Keroulas, à Brélès, vu du côté ouest. Dans l’ombre, la fenêtre du 1er étage où l’héritière aimait converser avec ses soupirants.

V.

Dur eût été le cœur qui n’eût pas pleuré, à Keroulaz, à voir la pauvre héritière embrasser la porte en sortant.
Adieu, grande maison de Keroulaz, vous ne me verrez plus ; adieu, chers voisins ; adieu, pour jamais !
Les pauvres de la paroisse pleuraient ; l’héritière les consolait :
Taisez-vous, pauvres gens, ne pleurez pas ; venez me voir à Châteaugal.
Je ferai l’aumône tous les jours ; et, trois fois par semaine, une charité de dix-huit quartiers de froment, et d’orge et d’avoine.
Le marquis de Mesle dit à sa jeune épouse, en l’entendant parler ainsi : Pour cela, vous ne le ferez pas ; car mes biens n’y suffiraient point !
Sans prendre sur vos biens, messire, je ferai l’aumône chaque jour, afin de recueillir des prières pour nos âmes, après notre mort.

VI.

L’héritière demandait, deux mois après, étant à Châteaugal : Ne trouverai-je pas un messager pour porter une lettre à ma mère ?
Un jeune page répondit à la dame : Écrivez quand vous voudrez, on trouvera des messagers.
Elle écrivit donc une lettre, et la remit au page, avec ordre de la porter incontinent à sa mère, à Keroulaz.
Lorsque la lettre arriva à sa mère, elle s’ébattait dans la salle avec quelques gentilshommes du pays, parmi lesquels était Kerthomaz.
Quand elle eut lu la lettre, elle dit à Kerthomaz : Faites seller promptement les chevaux, que nous nous rendions cette nuit à Châteaugal.
En arrivant à Châteaugal, madame de Keroulaz dit : N’y a-t-il rien de nouveau ici, que la porte cochère est ainsi tendue ?
L’héritière qui était venue ici est morte cette nuit.
Si l’héritière est morte, c’est moi qui l’ai tuée !
Elle m’avait dit souvent : Ne me donnez pas au marquis de Mesle ; donnez-moi plutôt à Kerthomaz ; celui-là est le plus aimable.
Kerthomaz et la malheureuse mère, frappés d’un coup si cruel, se sont consacrés à Dieu, dans un cloître sombre, pour la vie.

 

Partition en breton de la première édition de la gwerz de la penn herez Marie de Keroulas.

 

Une belle interprétation de la Gwerz de la Penn herez Keroulas

A Keroulaz une héritière
Disputait des journées entières
Des parties de dés enflammées
Avec des enfants de haute lignée.

Cette année, point de réjouissance.
Elle ne vit plus dans l’aisance,
Car son père est mort maintenant.
Il lui faut s’entendre avec ses parents.

Les gens du côté de mon père
Ne voient en moi qu’une héritière.
Ils ne souhaitent que ma mort
Pour ensuite hériter de mes trésors.

L’héritière de Keroulaz
Est heureuse aujourd’hui, ma foi :
Elle est vêtue de satin bleu
Et porte des fleurs d’or dans ses cheveux.

Et non plus les souliers lacés
Qu’elle a coutume de porter,
Mais bas bleus et souliers de soie,
Comme il sied aux dames de Keroulaz.

Dans la salle ainsi disait-on
Quand elle parut au salon.
Il y avait là le marquis
De Mesle avec sa mère et ses amis.

Je voudrais être pigeon gris
Perché sur le toit du logis
Pour savoir ce que dit sa mère
A la mienne dans le plus grand mystère.

Je tremble de les voir ici.
Ils viennent dans un but précis
De Cornouaille. Ils ont flairé
Céans une héritière à marier.

Malgré son bien, ce marquis-là
Et son nom ne me plaisent pas.
A Kerthomas va mon amour.
C’est lui que j’aime et j’aimerai toujours.

Soucieux était Kerthomas
De voir ces gens à Keroulaz
Car il chérissait l’héritière
Et il disait en guise de prière :

Je voudrais être un oiselet,
Dans son jardin, sur un rosier.
Quand elle irait cueillir des fleurs,
Nous nous verrions. Grand serait mon bonheur !

Ou la sarcelle sur l’étang
Quand elle lave ses draps blancs,
Pour pouvoir mes deux yeux mouiller
Dans l’eau qui vient clapoter à ses pieds.

Salaün, aussi, se présenta
Ce samedi chez Keroulaz,
Montant son petit cheval noir,
Comme on avait coutume de le voir.

Frappant à la porte cochère,
Il fut reçu par l’héritière,
L’héritière qui justement
Sortait porter du pain chez un mendiant.

Chère héritière, dites-moi,
Vos invités ne sont pas là ?
– Ils sont partis pour abreuver
Les chiens, Salaün, allez donc les aider !

Ce n’est pas pour soigner les chiens
Qu’à Keroulaz, ce soir, je viens,
Mais bien pour vous faire la cour,
Héritière, et vous dire mon amour.

Ce jour-là, la jeune héritière
Disait à Madame sa mère :
– Depuis l’arrivée du marquis,
Mon cœur est brisé, mon esprit meurtri.

Mère, ne soyez pas cruelle !
Ne me donnez pas à de Mesle,
Mais bien plutôt à Pennanrun,
Ou bien à la rigueur, à Salaün !

Ou bien encore à Kerthomas.
C’est lui le plus gracieux, je crois.
Il vient ici depuis toujours
Et vous le laissez me faire la cour.

Kerthomas, votre avis loyal :
Vous revenez de Châteaugal ?
– J’y suis allé, c’est bien certain,
Mais n’ai dans ce château rien vu de bien.

Non, de bien je n’ai rien trouvé.
Qu’un méchant manoir enfumé,
Des croisées qu’on ne peut fermer,
De grandes portes prêtes à tomber.

Une horrible salle fumante
Et une vieille grisonnante
Pour ses chapons hachant du foin
Car, de l’avoine, elle n’en avait point.

C’est un mensonge, Kerthomas !
Le marquis est un potentat.
Ses portes sont d’argent brillant
Et ses fenêtres d’or étincelant.

Celle-là serait honorée
Qui par lui serait épousée.
– Moi je n’y vois honneur aucun,
Ma mère, moi qui ne demande rien.

Fille, un autre ton, s’il vous plaît !
Je ne veux que votre intérêt.
La chose est faite et j’ai promis
Que vous alliez épouser le marquis.

Si la dame de Keroulaz
Avait dit cette phrase-là,
C’est que son cœur était jaloux
Et convoitait Kerthomas pour époux.

J’ai de Kerthomas un anneau,
Un jonc d’or qui porte son sceau.
Je l’ai pris. J’avais le cœur gai.
C’est en pleurant que je le lui rendrai.

Reprends-donc, ton bel anneau d’or,
Et ton sceau ! Prends ta chaîne encor !
Car je ne puis plus t’épouser,
Ni conserver ce que tu m’as confié.

Cruel celui qui fût allé
A Keroulaz et n’eût pleuré
Voyant la malheureuse enfant
Qui se tenait au chambranle en sortant !

Adieu, manoir de Keroulaz !
Adieu, seuil que je passe, hélas !
Adieu, mes voisins que j’aimais
Car je ne vous reverrai plus jamais !

Et les pauvres de la paroisse
Pleuraient, le cœur serré d’angoisse.
– Amis, tous vos pleurs me font mal !
Venez plutôt me voir à Châteaugal !

Mes aumônes seront les mêmes :
Vous aurez trois fois par semaine,
Par charité, dix-huit quartiers
D’orge, ou bien alors d’avoine ou de blé.

Le Marquis de Mesle disait,
A sa jeune épousée :- Cessez
De divaguer comme cela!
Je crains que mes biens ne suffiront pas !

De vos biens je suis économe
Et sans eux je ferai l’aumône
Pour qu’on prie toujours et encor
Pour nos âmes, lorsque nous serons morts.

L’héritière au bout de deux mois
Passés à Châteaugal manda
Les services d’un messager :
– J’ai, pour ma mère, une lettre à porter !

Et un jeune page s’offrit
Aussitôt pour porter le pli :
– Écrivez donc quand vous voudrez.
On vous trouvera bien un messager.

Elle écrivit donc une lettre
Que le page se vit remettre
Avec ordre de la porter
A sa mère, à Keroulaz, sans tarder.

Lorsque la lettre lui parvint,
Cette dame était au jardin
Avec des nobles du pays
Et Kerthomas était parmi ceux-ci.

Après qu’elle eut lu cette lettre,
Elle dit à Kerthomas : – Faites
Vite seller votre cheval !
Nous partons cette nuit pour Châteaugal !

Quand de cheval on descendit,
Madame de Keroulaz dit :
– Qu’y a-t-il ici de nouveau
Qu’on ait tendu ce dais, ces noirs rideaux ?

C’est l’héritière qui rendit
A Dieu son âme cette nuit.
– Si l’héritière est décédée,
C’est moi, c’est nulle autre qui l’ai tuée !

Combien de fois me disait-elle :
« Oubliez le Marquis de Mesle !
Donnez-moi donc à Kerthomas!
Il serait le meilleur parti pour moi. »

Kerthomas et la pauvre mère,
Frappés de cette perte amère,
Se sont consacrés à Dieu,
Au fond de cloîtres pour la vie, tous deux.

trad. Ch. Souchon (c) 2003

 

Le gisant de François du Chastel, dans l’église de Landeleau. Certains pensent qu’il s’agirait du gisant d’Auffray, son fils.

 

Résumé

Forcée par sa mère, en 1565, d’épouser le Marquis de Mesle, François du Chastel (mort en 1590) qui fut préféré à deux autres seigneurs du pays, Kerthomas, un cadet de la maison de Gouzillon et Salaün, l’héritière serait morte de chagrin, si l’on en croit cette complainte.
En réalité elle eut le temps d’avoir trois enfants de son mariage avec de Mesle, lequel laissa le souvenir d’un avare et d’un lâche.
Comme Geneviève de Rustéfan, Marie de Keroulaz est une femme énergique et fidèle jusqu’à la mort à un amant inconstant, qui, ici, balance entre la mère et la fille comme dans une nouvelle de Gobineau (ou de Françoise Sagan!)

L’importance de ce chant dans l’histoire des collectes

La Villemarqué indique dans l’argument que cette ballade fut « découverte » par Marie, la fille d’Aymar de Blois de la Calande (1760 -1852), mais que la version qu’il publie lui « a été chantée par une paysanne de la paroisse de Nizon. »
M. Donatien Laurent (dans son étude «Aymar I de Blois (1760-1852) et « L’héritière de Keroulas», incluse dans « Bretagne et pays celtiques. Langues, histoire, civilisation. Mélanges offerts à la mémoire de Léon Fleuriot », 1992, pp. 415-443) attribue cette découverte au père de Marie, cet ancien capitaine de vaisseaux morlaisien qui avait participé à la création de l’Académie celtique dès 1805. Il avait découvert, dans les années 1820, chantée par les femmes du hameau de Launay en Ploujean, où il avait son manoir, la ballade de l’héritière de Keroulas (en Léon) mariée contre son gré au marquis de Mesle, vers 1575. Il la transcrivit, la traduisit et la publia en 1823, assortie de commentaires, dans une brochure d’une vingtaine de pages.
Il fut bientôt imité par d’autres collecteurs passionnés: Armand du Châtelier qui publie le même texte dans la revue « Le Lycée armoricain » en 1826; et Emile Sevestre qui publie un article où ce chant figure, avec quatre autres dans la « Revue des Deux Mondes » en décembre 1834.
Le chevalier de Fréminville (1787-1848) utilise ses propres publications pour diffuser la poésie populaire: dans ses « Antiquités du Finistère », en 1835, l’ héritière de Keroulas en deux langues, assortie de l’argumentation d’Aymar de Blois (le même chant sera publié l’année suivante par Le Gonidec, dans les « Mémoires de la Société des Antiquaires de France », pour corriger les erreurs relevées dans le texte breton). Puis en 1837, dans ses « Antiquités des Côtes-du-Nord », une seconde version de « l’Héritière », collectée, celle-ci, par Madame de Saint-Prix.
On voit par là que publication de ce chant en 1823 marque le début du mouvement de collecte de la poésie orale bretonne (le premier chant collecté, étant, de l’avis de La Villemarqué, La Fontenelle).

  L’héritière de Keroulas collectée par Luzel.
Ce texte consiste essentiellement en un chant amébée entre l’héritière et un seigneur de La Ronce, qui est ici substitué à de Mesle: chacun surenchérit sur les fanfaronnades de l’autre et l’héritière, dévoilant ses sentiments profonds, termine en vantant les fastes du château de Kerthomas que son interlocuteur décrivait comme un bouge.

Les signatures de Marie de Keroullas et de son mari François du Chastel au bas d’un  document aujourd’hui disparu.

 

Les archives du château de Keroulas

Gaston de Carné, dont un ancêtre est cité dans la gwerz Elégie de M. de Nevet, a étudié les archives du château de Keroulas pour préciser l’identité des personnages qui interviennent dans la présente complainte (« L’héritière de Keroullas », Revue historique de l’Ouest, 1887, pp. 5-24).

  Marie de Keroulas était la fille unique, née à Plourin, en Léon, de François de Keroulas et de Catherine de Lanuzouarn. Quand son père mourut en 1561 ou 1562, il voulut dédommager ses « juveigneurs » (cf. Les Laboureurs) en les favorisant par testament au détriment de sa fille.

  La mère de Marie lui fit épouser, entre 1573 et 1578 le seigneur cornouaillais, François du Châtel, marquis de Mesle. La jeune femme dut le suivre à son château de Kastellgal en Landeleau. Elle en eut trois enfants, Vincent qui mourut en 1615, Tanguy qui fut tué au siège d’Ostende en 1602 et Mauricette qui mourut en 1626. Marie mourut entre novembre 1582 et mai 1583, date du second mariage de François avec une veuve, Catherine de Quélen. Il devait épouser en troisièmes noces une jeune femme de Plourin, Anne de Kerouzère.

  Quant à sa mère, Catherine de Lanuzouarn, François de Keroulas était son second mari, le premier, issu d’une famille qui porte le nom breton d’ « Ar C’hom » (Le Côme?) étant décédé peu après leur mariage. En 1579, elle épousa le sénéchal de Lesneven, François Dourdu, seigneur de Coatcren, dont elle eut deux enfants, avant de se séparer de son mari et de mourir « tristement et seule, avant 1587, au manoir de Touronce que son gendre lui avait prêté ».

  Le prétendant malheureux de Marie, Kerthomas ou Alain de Kerouartz, originaire de Lannilis, épousa Isabeau du Châtel, la sœur de François. Ce faisant il devenait le beau-frère de l’héroïne ! Son mariage eut lieu en 1579, l’année du troisième mariage de Catherine qui avait peut-être jusque là espéré l’épouser…
Salaün, le second prétendant, était, selon Gaston Carné, le fils du seigneur de Coatenez en Plouzané. Quant à Pennanrun son identité n’a pas été découverte.

 

Cliquez sur le lien ci-dessous pour accéder au long article de Gaston de Carné qui commente la gwerz de l' »Héritière de Keroulas » en 1887.
Revue_historique_de_l’Ouest___[…]_Penn herez

 

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